Résumé. Le Tenebrionidae Nalassus planipennis (Küster, 1850) est signalé en Savoie. Auparavant considéré comme endémique de l’Italie, il occupe de fait la Maurienne, au centre des Alpes du nord françaises. La station est une forêt thermophile de chêne poussant sur un chaos de gros blocs. L’espèce pourrait avoir été confondue avec Nalassus ecoffeti schaeferi Ardoin, 1958 ou être restée inaperçue.
Abstract. The Tenebrionidae Nalassus planipennis (Küster, 1850) is reported from Savoie. Previously thought to be endemic to Italy, it occurs in fact in the Maurienne valley, in the center of the French Northern Alps. The locality is a thermophilous oak forest, growing on a chaos of large boulders. The species may have been confused with Nalassus ecoffeti schaeferi Ardoin, 1958 or overlooked.
Contexte
Les Nalassus (Tenebrionidae), forment un genre diversifié de plus de 80 espèces, distribuées dans tout le paléarctique (Nabozhenko & Löbl 2008, Nabozhenko 2020). Nombre de Nalassus sont endémiques du Moyen-Orient ou du Caucase. En France sept espèces étaient indiquées par Tronquet & Peslier (2024).
Le genre se reconnaît à la couleur foncière marron ou noire, les profémurs inermes, l’abdomen et les élytres glabres, les flancs du pronotum (pro-épimères) à stries imponctuées et les angles postérieurs du pronotum marqués. Chez la plupart des espèces françaises, les deux premiers sternites portent une petite zone densément pileuse, à la manière des mâles de Ciidae.
Chez beaucoup d’espèces de Nalassus, les adultes et supposément les larves, consomment des lichens foliacés de la famille des Physciaceae, surtout ceux couvrant les vieux arbres et les branches mortes (Nabozhenko et al. 2022a, 2022b). D’autres ressources confirmées sont des algues terrestres, des lichens terricoles (Parmeliaceae), et des feuilles de Poaceae. Les adultes se trouvent le plus souvent au battage des branches ou en brossant les troncs couverts de lichens, sauf les espèces d’altitude qui se trouvent au sol ou sous les pierres.
Donnée nouvelle
À l’occasion de prospections de zones d’intérêt floristique et faunistique (ZNIEFF) régionales, le coteau thermophile de Notre Dame du Cruet, en Savoie, a été échantillonné. Les techniques de recherches ont été la chasse à vue et le battage.
Lors de cette étude, le 26 mai 2024, trois spécimens d’un Nalassus d’abord pris pour des petits N. ecoffeti, ont fait l’objet de recherches poussées du fait de différences importantes avec les Nalassus connus pour la France : taille de 8 mm, interstries convexes, pas de pore pileux sur les sternites du mâle, joue anguleuse contre l’œil, angles antérieurs du pronotum non avancés.
De fait, ils correspondent parfaitement à Nalassus planipennis (Küster, 1850), tel que décrit dans la clé d’identification de Porta (1934), et la diagnose originale (Küster 1850). Les illustrations données dans deux forums de coléoptéristes italiens viennent confirmer cette identité (forum 1, forum 2).
- 73, Notre-Dame-du-Cruet, 26.V.2024, 3 individus récoltés au battage de chênes (2 mâles, 1 femelle), leg. B. & A. Dodelin, det. B. Dodelin & C. Borderioux, coll. B. Dodelin.
Nalassus planipennis, spécimen mâle de Notre Dame du Cruet, Savoie. Aspect général, édéage vu de profil et protibia portant une frange de longues soies sur la face interne
Discussion
Nalassus planipennis était jusqu’à présent considéré comme endémique italien. Sa distribution connue reste fragmentaire car il n’est que très rarement observé. F. Soldati nous a indiqué ne pas en avoir vu dans l’abondant matériel européen qu’il expertise régulièrement (pers. comm. 2024). De même, les données publiées sont rares. Moins de dix ont pu être répertoriées pour la présente note. L’aire connue pour l’espèce recouvre les Apennins, les Alpes italiennes du Piedmont et du sud ainsi que la Maurienne pour la partie française (Carte des données géolocalisables ci-dessous). Porta (1934) indique pour l’Italie le Veneto, le Piemont, la Toscane, le Lazio, Naples, la Calabre et l’île de Capri.
Les espèces proches morphologiquement et avec lesquelles N. planipennis pourrait avoir été confondu sont N. ecoffeti dont la distribution concerne essentiellement la France, sur les contreforts Est du Massif Central, le piedmont pyrénéen et la région de Lyon, avec des populations sur le plateau Suisse et les Pyrénées du Nord-Est de l’Espagne. L’autre espèce similaire est N. genei dont la distribution se limite à la Corse et à la Sardaigne. Le N. ecoffeti collecté en 2015 à Saint-Martin-Vésubie (point isolé sur la carte, cf. GBIF), est à vérifier ainsi que cela a déjà été pointé (« Identification verification status : Douteux ») !

Le caractère indigène de la population de Maurienne semble acquis dans la mesure où la présence d’espèces thermophiles et italiennes en Maurienne est notoire (par exemple pour les coléoptères : Gerandryus, ou pour la flore : Bartoli 1961). De plus, la forêt de cette station n’a probablement jamais été exploitée compte tenu de sa situation sur un immense chaos de blocs dans une pente très forte. Il est enfin peu probable que des spécimens de N. planipennis, espèce naturellement rare, aient été introduits là en nombre suffisant pour établir et maintenir une population.
Pour compléter notre propos sur les espèces du sud des Alpes, présentes en Maurienne, il est à noter la présence du Curculionidae Polydrusus kahri Kirsch, 1865 aux cotés de N. planipennis. Il s’agit d’une espèce des Alpes-Maritimes et de Corse, dont la présence en Savoie constitue une nouveauté pour la région Auvergne-Rhône-Alpes :
- 73, Notre-Dame-du-Cruet, 26.V.2024, 1 individu mâle récolté au battage de chênes, leg. B. & A. Dodelin, det. & coll. B. Dodelin. L’identification a été faite en tenant compte de l’édéage et du sac interne, conforme à l’illustration donnée par Germann (2018).
Identification des Nalassus de France
Le document de référence pour identifier ce genre et les Helopinae de France reste le travail de synthèse d’Ardoin (1958) dont la clé des Nalassus doit être complétée. Pour l’Italie, le document de référence pour les Nalassus reste le Porta (1934). Dans ces clés, N. planipennis se place aux cotés de N. genei avec lequel il partage plusieurs caractères originaux. En ajoutant l’espèce alpine N. convexus Comolli, 1837, potentielle dans les Alpes du Nord françaises, la clé des Nalassus de France devient :
1- Pronotum à angles antérieurs nettement saillants vers l’avant et dépassant ainsi le milieu du bord antérieur. Espèces larges et convexes, en particulier le pronotum. Grande taille >10 mm… 4.
— Bord antérieur du pronotum rectiligne d’un angle à l’autre. Espèces parallèles, déprimées et proportionnellement plus allongées. Taille petite : 8-9 mm… 2.
2- Mâles à protibias portant une frange de très longues soies sur leur face interne, sans pore pileux sur les deux premiers sternites… 3.
— Mâles à pro-tibias sans frange de très longues soies sur leur face interne. Pronotum faiblement sinué latéralement avec les angles postérieurs obtus. Interstries plats, finement mais visiblement ponctués. Mesotarse du mâle allongé, long comme le tibia. Indiqué seulement de Corse ou comme synonyme de N. genei. Statut taxonomique incertain. [Les éléments de morphologie de cette clé proviennent de la description de l’espèce]… N. abeillei.
3- Côtés du pronotum distinctement sinués devant les angles postérieurs qui sont droits et bien marqués. Base des élytres nettement convexe, interstries convexes. Clypéus séparé du front par une impression plate. Alpes de la Savoie… N. planipennis.
— Côtés du pronotum régulièrement arrondis, non sinués devant les angles
postérieurs qui sont obtus. Base des élytres déprimée. Clypéus séparé du front par un fort sillon transverse. Endémique de Corse et Sardaigne… N. genei.
4- Côtés du pronotum régulièrement arrondis, non sinués devant les angles postérieurs qui sont obtus… 5.
— Côtés du pronotum distinctement sinués devant les angles postérieurs qui sont droits et bien marqués… 9.
5- Pronotum à peine transverse, fortement rétréci à la base. Élytres convexes, allongés, elliptiques, fortement rétrécis à la base. Noir bronzé. Région méditerranéenne, Cévennes, Corse… N. assimilis.
— Pronotum fortement transverse, peu rétréci à la base. Élytres moins convexes, moins rétrécis à la base, avec ou sans reflets bronzés… 6.
6- Suture non rebordée en arrière… 7.
— Suture finement rebordée en arrière sur le tiers postérieur environ… 8.
7- Forme courte et épaisse, large, les élytres 1,5 fois plus longs que larges ensemble à la base. Huitième intervalle des élytres raccourci et n’atteignant pas la carène marginale. Présence potentielle dans les Alpes du Nord, en altitude… N. convexus.
— Forme plus svelte, les élytres 2 fois plus longs que larges ensemble à la base. Huitième intervalle non raccourci, rejoignant la carène marginale avant le sommet. Pyrénées… N. ecoffeti forme temperei.
8- Gouttière latérale du pronotum légèrement redressée, ne prolongeant pas exactement la convexité du disque. Élytres noire à reflets bronzés. Stries bien tracées, entières. Tarses intermédiaires non dilatés chez les mâles. Région méditerranéenne, Corse… N. dryadophilus.
— Convexité du pronotum régulière jusqu’aux marges, les gouttières non redressés. Uniformément rougeâtre, brillant à très léger reflet bronzé. Stries remplacées sur le disque, par des lignes de points plus ou moins reliés entre eux par un trait fin. Tarses intermédiaires fortement dilatés chez les mâles. Large distribution en France en dehors des Alpes, du sud du Massif Central et de la région méditerranéenne… N. laevioctostriatus.
9- Bord antérieur du clypéus distinctement échancré. Forme courte. Endémique des Alpes du Sud de la France… N. harpaloides.
— Bord antérieur du clypéus tronqué droit. Forme allongée, subparallèle… 10.
10- Suture non rebordée en arrière… N. ecoffeti forme ecoffeti.
— Suture finement rebordée en arrière sur le tiers postérieur environ… 11.
11- Interstries finement ponctuées, la 3e distinctement plus large sur le disque, que ses voisines. Stries indistinctement ponctuées sur la déclivité. Presque toujours noir à faible reflet bronzé. Alpes-Maritimes… N. alpigradus.
— Interstries assez fortement ponctuées, la 3e pas plus large sur le disque, que ses voisines. Stries ponctuées sur la déclivité. Toujours brun sans reflet bronzé. Ardèche, lyonnais, genevois… N. ecoffeti forme schaeferi.
Bibliographie
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Bartoli C (1961) Aperçu d’ensemble sur les groupements forestiers de la Haute-Maurienne. Bulletin de la Société Botanique de France 108 (2): 70-79.
Germann C (2018) A review of Conocetus Desbrochers des Loges, 1875, subgenus of Polydrusus Germar, 1817 (Coleoptera, Curculionidae, Entiminae). European Journal of Taxonomy 392: 1–39.
Küster ΗC (1850) Die Káfer Europa’s. Nach der Natur Beschrieben. Bauer & Raspe. Nürnberg. Heft 21: [4] + 100 pp., 2 ill.
Nabozhenko M (2020) Tribe Helopini. p. 314-339 in Iwan D, Löbl I (Eds.), Catalogue of Palaearctic Coleoptera Vol. 5, Tenebrionoidea, revised and updated 2nd ed. Brill. Leiden and Boston.
Nabozhenko M, Gagarina LV, Chigray IA (2022a) A new Nalassus Mulsant, 1854 (Coleoptera: Tenebrionidae) from Transcaucasia with a key to species from the Greater Caucasus and notes on the taxonomy, distribution, bionomics and trophic relations. Acta Zoologica Academiae Scientiarum Hungaricae 68: 119–158.
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Nabozhenko M, Löbl I (2008) Familly Tenebrionidae tribe Helopini Latreille, 1802. p. 241-257 in Löbl I, Smetana A (Eds) Catalogue of Palaearctic Coleoptera, Volume 5. Tenebrionoidea. Apollo Books. Stenstrup, 670 pp.
Porta A (1934) Tenebrionidae. p. 90-165 in Porta A, Fauna Coleopterorum Italica. Vol. IV. – Heteromera – Phytophaga. Piacenza, 90–165.
Tronquet M, Peslier S (2024) Catalogue des Coléoptères de France. Édition actualisée en temps réel. Revue Roussillonnaise d’Entomologie, Perpignan, 867 pp.
B. Dodelin – 17 juin 2024



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